Il est venu de là -bas, elle est sà »rement sabra, mais comme ils se ressemblent...
Il y a quelques semaines, la député travailliste israélienne Colette Avital lançait un appel pressant à son gouvernement afin d’accélérer le processus d’immigration des quelque 10’000 Falash Mura restant aujourd’hui en Ethiopie.
Les Beta Israël se considèrent eux-mêmes comme les descendants des notables qui ont accompagné Ménélik, fils du roi Salomon et de la reine de Saba, en Ethiopie. Ils ont vécu en perpétuant leurs traditions ancestrales basées sur le Pentateuque - les cinq livres de Moïse - qui existaient à lépoque où ils ont quitté la Terre Sainte, et non sur lensemble de la Bible. Ceci explique larchaïsme de leurs coutumes et de leurs préceptes religieux.
Il existe cependant dautres hypothèses quant aux origines des Falashas : selon Eldad ha-Dani, un voyageur juif du IXème siècle, ils sagirait des descendants des tribus perdues de Dan, Asher, Gad et Naphtali, qui ont fui Jérusalem lors de la destruction du royaume dIsraël en 722 avant lère commune. Leur existence est, en tous cas, attestée par de nombreux voyageurs juifs, arabes et chrétiens au cours des siècles suivants. Une autre hypothèse, dite hypothèse chrétienne, affirme que les Beta Israël seraient une population autochtone éthiopienne, convertie par des groupes de marchands juifs qui avaient traversé la région au cours des premiers siècles du christianisme.
Au début du XVème siècle, le roi éthiopien Yeshaq décréta que seul « celui qui est baptisé dans la religion chrétienne peut hériter de la terre de ses ancêtres, sinon, quil soit un falasi ». Ce terme, qui vient du guèz, lune des 80 langues parlées en Ethiopie, signifie "émigré", "étranger", ou "exilé", et est considéré comme péjoratif par les Juifs éthiopiens. Dès la promulgation de ce décret, les Beta Israël perdent tout accès à la propriété terrienne et sont contraints de se tourner vers des petits métiers, devenant ainsi une minorité misérable et marginalisée.
Au XVIème siècle, la population juive dEthiopie comptait environ 500'000 individus. De nombreuses missions catholiques, puis protestantes, tentèrent, parfois avec succès, de convertir au christianisme les Beta Israël. Une tâche souvent facilitée par la misère et le dénuement le plus total dans lesquels ils avaient été réduits.

La carte représentant les zones dorigine des Beta Israël
Les Beta Israël prennent véritablement conscience de leur judéité (et de lexistence de Juifs en dehors de lEthiopie. Ndlr) au XIXème siècle, avec laction de Jacques Faitlovich, orientaliste juif polonais, qui créa un comité de soutien aux Falashas et enjoignit lAgence Juive [1] de poursuivre son oeuvre. Il faudra toutefois attendre jusquen 1973 pour que le grand Rabbin sépharade dIsraël, le Rabbin Ovadia Yossef, reconnaisse leur identité juive et une année supplémentaire au grand Rabbin ashkénaze Shlomo Goren pour quil lui emboîte le pas. Finalement, cest en 1975 que le gouvernement israélien les reconnaît à son tour, leur permettant alors de bénéficier de la Loi du retour, qui offre à tout Juif reconnu comme tel la possibilité dimmigrer en Israël et dobtenir automatiquement la nationalité israélienne.
En octobre 1973, au lendemain de la guerre du Kippour, lempereur éthiopien Haïlé Sélassié, considéré par la tradition chrétienne orthodoxe éthiopienne comme le descendant du roi Salomon et de la lignée davidique, rompt ses relations diplomatiques avec Israël. Un an plus tard, il est renversé par un jeune colonel communiste, Mengistu Haïlé Mariam, lors dun coup dEtat sanglant, qui impose une dictature militaro-marxiste. Mengistu fera assassiner lempereur au mois daoût 1975, ainsi que des milliers dopposants politiques à partir de 1977, jusquà ce quil soit renversé, à son tour, en 1991. Après un procès qui a duré dix ans, le colonel Mengistu, réfugié au Zimbabwe, vient dêtre condamné par contumace, le 11 janvier dernier, à la prison à vie pour génocide.
Les relations diplomatiques entre lEthiopie et Israël sont rétablies en 1989 ; mais dès 1977, les villages peuplés de Beta Israël commencent à se vider de leurs habitants.
Entre 1980 et 1984, environ 6'500 Beta Israël de la région du Tigré, fuyant la famine et la guerre civile, se réfugient au Soudan voisin, puis de là partent vers Israël, au cours dopérations encadrées par le Mossad. Des milliers de Falashas meurent de faim, de soif et dépuisement dans de cet exode. Les deux plus importantes vagues dimmigration sont lopération Moïse, qui se déroule de novembre 1984 à janvier 1985, et au cours de laquelle quelque 7'700 Beta Israël de la région de Gondar sont évacués, puis la spectaculaire opération Salomon, les 24 et 25 mai 1991, lorsque 14'300 Falashas sont amenés en Israël par un pont aérien, en 36 heures, au moment où le régime de Mengistu seffondre.
En 1992, la quasi-totalité des Beta Israël a immigré en Israël, et, aujourdhui, le rapatriement des Juifs éthiopiens est achevé. Mais une nouvelle population judaïsante arrive en masse du Nord vers la capitale éthiopienne. On les appelle les Falash Mura. Ils sont des milliers se réclamant dascendance Beta Israël, bien quils ne fassent plus partie de cette communauté depuis deux ou trois générations, et qui demandent à émigrer en Israël. Il en arrive des nouveaux chaque jour.
LAgence juive prend en charge lorganisation des camps de réfugiés à Addis-Abeba, met sur pied des cours dhébreu et gère les conversions de confirmation à la foi dIsaac. Certains de ces réfugiés attendent pendant des années, dans ces camps, de pouvoir partir en Israël, quils considèrent comme leur nation. Se retrouvent pêle-mêle des Juifs qui ont abandonné la pratique de leur religion et se sont convertis au christianisme, et des chrétiens miséreux qui veulent quitter leur pays à la recherche dun Eldorado. Les Falash Mura ne constituent pas un groupe homogène, leur seul dénominateur commun étant leur volonté daller en Israël. Il est donc extrêmement difficile dappliquer la loi du retour, compte tenu des doutes sérieux existants quant aux origines juives de ces demandeurs dasile.
Sil a une incontestable vocation dimmigration, à linstar dautres pays comme lAustralie, le Canada et les USA, lEtat hébreu a cependant une capacité dabsorption limitée. Entre 1980 et 1995, Israël a accueilli et intégré environ un million et demi dimmigrants du monde entier, ce qui équivaut à près dun quart de la population totale du pays. Lun des objectifs statutaires principaux dIsraël, issu de lexpérience des pogroms et de la Shoah, consiste à recueillir les Juifs en danger partout dans le monde. Israël est en effet le seul endroit ouvert du globe qui sert dabri pour les populations juives en précarité sécuritaire. Parallèlement à son action en faveur des Juifs, lEtat hébreu accueille également dautres immigrants : il existe par exemple une forte communauté vietnamienne, qui a fui la répression communiste. Mais en ce qui concerne les Ethiopiens juifs, leur unique destination possible est Israël. La priorité reste donc de servir dabri aux Juifs persécutés, et, faute de moyens illimités, Israël doit parfois renoncer à recevoir des immigrants économiques qui nont aucun lien avec leur pays daccueil.
Plus de 80'000 Juifs éthiopiens sont déjà arrivés en Israël, et chaque mois, environ 300 nouveaux immigrants dEthiopie atterrissent à Tel-Aviv. Un tel afflux nécessite évidemment la mise en place de structures daccueil et dintégration adaptées. En mars 2005, le gouvernement hébreu avait donné son accord pour doubler les quotas dimmigration, mais cette mesure na pas encore été mise en application pour des raisons budgétaires.

Lénergie dans la diversité
A lheure actuelle, il est impossible de déterminer avec précision le nombre de Falash Mura restant en Ethiopie. Il faudrait effectuer un recensement des Juifs, village par village, afin de conserver un équilibre entre la vocation humanitaire dIsraël et la nécessité de privilégier la communauté juive pour laquelle une immigration vers lEtat hébreu possède une réelle signification. Un tel recensement aiderait à créer des listes de familles complètes, en évitant des situations de déchirements familiaux. Le gouvernement israélien est très conscient que lorsquon transfère des gens de leur lieu dorigine, il faut mettre à disposition les moyens considérables nécessaires à les intégrer dans la vie de leur nouveau pays.
Pour lestablishment israélien, si les immigrés russes, arrivés après leffondrement du bloc soviétique, débarquent munis de la culture occidentale industrialisée qui prévaut en Israël, les Juifs dEthiopie, eux, sont issus dun environnement rural africain et possèdent un niveau déducation et des coutumes en net décalage avec la civilisation moderne. Cette considération objective rend leur intégration très difficile et coûteuse.
Certains considèrent dailleurs que cette immigration est un échec. Le faible niveau scolaire relatif des Juifs dorigine éthiopienne empêche nombre dentre eux daccéder à des postes de travail qualifiés, et le taux de chômage est nettement plus élevé que la moyenne du pays. Cette situation engendre des cas de suicides et de la délinquance.
Il serait cependant trompeur de perdre de vue le fait que ce groupe de personnes est arrivé en Israël il y a une génération au plus, et avec un retard de centaines dannées dans les critères dadaptation. On peut également constater, quen une génération, un tiers des jeunes Juifs éthiopiens a réussi à passer le bac, en dépit du choc de civilisation que leur communauté a subi de plein fouet. Objectivement, des progrès énormes ont été réalisés dans la qualité de vie des Israéliens originaires dEthiopie : le sida, qui faisait des ravages dans leurs rangs en Afrique, est désormais pris en charge et traité. Lexcision des femmes falashas, de règle en Ethiopie, a virtuellement disparu en Israël, et ce ne sont ici que deux exemples significatifs parmi un grand nombre.
Bien sûr, dans cette transformation rapide, les Juifs éthiopiens perdent des coutumes et même des connaissances précieuses existant dans leur tradition. Cest toutefois le prix à payer pour faire co-vivre des Russes et des Ethiopiens dans la même société en quelques décennies. Le maintien dune mosaïque de nations vivant à des époques différentes et conservant toutes leurs traditions nest malheureusement pas praticable au sein dun même petit pays. Toutes les communautés coexistant dans les pays dimmigration passent ainsi dans un moule à confectionner un plus petit dénominateur commun. Les traditions ancestrales cessent ainsi de gérer le quotidien de ces communautés et finissent par tomber en désuétude, vouées à un oubli certain dès que la génération des exilés aura disparu.
Sur les 105'000 Juifs éthiopiens vivant en Israël, plus de 25'000 y sont nés. Larmée est le véritable creuset où tous les Israéliens, quils soient de souche ou immigrés, se retrouvent égaux. Sans nul doute, dans une vingtaine dannées, la population éthiopienne sera entièrement intégrée à la société israélienne, comme le sont désormais les Russes ou les Yéménites. Des Yéménites qui sont arrivés avec un profil relativement semblable à celui des Beta Israël, et dont les fils et petits-fils sont aujourdhui ministres ou généraux dans larmée.
Quant aux Falash Mura, en plus des difficultés dintégration dans la société moderne, ils doivent encore faire face aux brimades des Falashas qui les considéraient comme des esclaves en Ethiopie. La responsabilité de lEtat dIsraël est de pourvoir à lintégration de ceux qui sont sur sa terre, tout en gardant à lesprit sa vocation de refuge pour tous les défavorisés juifs dans le monde. Cela reste donc une nécessité et une urgence de faire venir les Falash Mura encore en Ethiopie, alors que la situation politique découlant de la guerre en Somalie aggrave leur statut déjà précaire.
En dépit des complications évidentes, Israël adopte en permanence de nouvelles dispositions dintégration pour gérer sa vocation dEtat-abri.
Note :
[1] LAgence juive et une association à but non lucratif fondée en 1929 et ayant pour objectif de promouvoir limmigration dans la Palestine sous mandat britannique, puis en Israël.