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« Ils sont partout  » ou Certains Juifs en Bolivie
Charles Etienne NEPHTALI
Article mis en ligne le 13 novembre 2006

C’est naturellement par pure provocation que je reprends (presque) le titre de l’infâme journal antisémite d’inspiration maurrassienne (1) dans lequel le non moins infâme et antisémite Brasillach décrivait les Juifs comme des « singes  ».

J’imagine aisément que si ce texte tombait par hasard entre les mains d’antisémites, car je crois qu’il en existe encore, ils s’exclameraient « Ils sont partout  » comme ils le firent en 1983 lorsqu’ils apprirent par le roman de Jacques Lanzmann, « Le Lama bleu  » (Cristobal-David), l’existence de Juifs, àHuarcarama, dans la cordillère des Andes.

Régulièrement d’ailleurs, nous apprenons qu’il y a des Juifs en Afrique, au Mali en particulier. Pour ma part, j’eus l’immense surprise de rencontrer des « Juifs  » boliviens bien particuliers.

En activité, ingénieur délégué régional de l’Institut Géographique National (IGN) pour l’Amérique Latine et les Caraïbes chargé des relations cartographiques, scientifiques et techniques entre ce continent et la France, j’ai été amené àvoyager àtravers cette partie du monde durant plus de 14 ans.

A Puno (Pérou), lors d’un voyage début février 1991, j’ai assisté au pittoresque Carnaval qui se déroule chaque année àcette époque en l’honneur de la Vierge de la « Candelaria  », patronne de Puno. Me trouvant près des rives du lac Titicaca (2), ce lac navigable le plus haut du monde (3812 mètres), je n’ai pu résister àla curiosité de me rendre sur les fameuses « Ã®les flottantes  » peuplées par les Indiens Aymaras et Uros (3) dont certains se disent Péruviens et d’autres Boliviens.

Goguenards, les deux collègues m’accompagnant me demandèrent de m’informer afin de savoir « s’il y avait des Juifs ici  », rituelle question que je pose pratiquement systématiquement en arrivant en un lieu caractéristique.

A ma grande surprise, àma très grande surprise même, l’homme àqui je m’adressais me répondit par l’affirmative dans un espagnol très approximatif mélangé de Quetchua, précisant par surcroît qu’il était lui-même Juif. Vous imaginez mon ébahissement....et celui de mes collègues !

Vous imaginez également que je n’eus de cesse que de lui poser des questions, avide que j’étais d’obtenir des réponses ou, àtout le moins, des explications et précisions.

Ils étaient, d’après lui, quelques Juifs àvivre sur les îles flottantes. Ceux qui se disaient « Juifs  »
 ne mangeaient jamais de porc « le vendredi soir et le samedi  » (4),
 priaient « la tête couverte dans leur église qui n’avait pas de croix  »,
 jeà»naient 2 jours chaque année,
 un jour en souvenir de la « Calamidad  », vraisemblablement la destruction du Temple, le 9 Av,
 un autre jour pour se « faire pardonner de D.ieu  », vraisemblablement Kippour.

Par ailleurs, certains d’entre eux, mais pas tous, étaient circoncis, « picha cortada  », comme il disait. Lui-même l’était.

Je n’ai pu en savoir plus, la nuit tombant (il n’y avait pas d’électricité). De plus, le froid et la pluie n’incitant pas mes collègues àrester plus longtemps sur place, nous regagnâmes la rive péruvienne. Je m’étais promis d’y retourner pour, autant que faire se pourrait, en savoir plus. Malheureusement, je n’ai pu le faire

Je fis part de cette curieuse rencontre àun ingénieur mexicain rencontré quelques jours plus tard àLa Paz. Quoique quelque peu sceptique, il me dit, qu’après tout, ce n’était pas impossible. Il avait connaissance de villageois au nord-ouest de Mexico présentant les mêmes « caractéristiques  », ajoutant qu’on retrouvait également un cas semblable près de Cuzco au Pérou. Il termina par, « Vous savez, Monsieur, ils sont partout  », ignorant sà»rement l’existence de Brasillach, ignorant que j’étais Juif. Je ne sais même pas si sa réflexion était antisémite quoique......son insistance sur le « ils  » me paru quelque peu suspecte ! Je vois le mal partout, vous savez !

M’étant rendu plusieurs fois àCuzco, je n’ai pas rencontré de « Juifs indiens  » ni entendu parler d’eux.

Toujours est-il que ces « Juifs  » boliviens me rappelèrent les crypto-Juifs portugais de Belmonte dont il fut question il y a quelques années. Et je me suis mis àpenser qu’àune époque où, par assimilation, notre Peuple en diaspora « s’amenuise  », des hommes, sans chercher un quelconque avantage ou envisager une éventuelle alyia (je suis persuadé qu’ils n’ont jamais entendu parler d’Israë l) s’identifient comme Juifs.

Une sorte d’« assimilation en sens inverse  » en quelque sorte !


(1) « Je suis partout  », hebdomadaire antisémite fondé en 1930 se déchaîna violemment après l’accession de Léon Blum àla tête du gouvernement en 1936.
(2) Le lac Titicaca se trouve àcheval sur le Pérou et la Bolivie.
(3) Les Indiens Uros auraient disparus dans les années 50.
(4) Les gens en général se nourrissent de poissons, un genre de truites succulentes, mais mangent de temps àautres de la viande, plus spécialement du porc, pas ceux qui se disent « juifs  ».