"C’est un honneur pour les Juifs, minuscule minorité, que d’être critiqués et même attaqués, sous prétexte qu’ils soutiennent « trop  » l’Etat d’Israë l. C’est un indice du triste état de la réflexion morale et politique dans le monde occidental, que cette focalisation anti-israélienne grotesque au regard des drames sur notre planète".
Hélène Keller-Lind : Votre engagement communautaire a débuté bien avant vos deux mandats successifs à la présidence du CRIF dont le second se terminait en juin dernier. Vous aviez livré vos analyses dans ces colonnes en septembre dernier expliquant ce qui vous avait fait accepter la présidence du Keren Hayessod France, nouvelle forme d’un organisme connu "pont essentiel entre les Juifs de Diaspora et Israë l", disiez-vous. Pouvez-vous aujourd’hui nous dire ce qui a pu être réalisé depuis lors ?
Richard Prasquier : L’organisation Keren Hayessod France (KHF) est enregistrée et active, resserrée autour d’un noyau de professionnels enthousiastes et de militants expérimentés, qui contrairement à d’autres, sont au courant de l’historique des faits qui ont conduit à la séparation, connaissent et admirent les objectifs et le travail effectué par ces deux institutions nationales israéliennes que sont le Keren Hayesod et l’Agence juive et sont attachés à l’idée d’une collecte véritablement unifiée, entre la diaspora –en ce qui nous concerne la communauté juive de France - et Israë l, collecte unifiée qui a été la victime essentielle d’une rupture que tous au KHF nous regrettons et que les organisations israéliennes ont essayé d’éviter, comme d’ailleurs certains militants du FSJU.
Dans des conditions de collecte extrêmement difficiles, et pas seulement à cause de la crise économique, nous sommes aujourd’hui très satisfaits de nos résultats qui prouvent que les sentiments qui sont les nôtres sont largement partagés. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de sentiments, mais de vérités qui peu à peu s’imposeront quoi qu’il en soit d’une polémique contre nous dont la violence sera reconnue plus tard, mais que je ne désire pas alimenter.
H.K-L : Comment le KHF décide-t-il de ce qui va être réalisé en Israë l ?
Richard Prasquier : Il y a d’abord des programmes qui sont mis en place par des structures professionnelles qui en assurent l’utilité, le développement et le contrôle. Ce sont les structures du Keren Hayesod Israë l et de l’Agence Juive, opérateur habituel. Ces programmes sont au long cours. Mis en place avec l’appui des pouvoirs publics, pour lesquels leur action est indispensable, ils sont destinés à remplir des fonctions au sein de la société israélienne mais aussi au sein de la diaspora. Ce sont des programmes sociaux, des programmes éducatifs destinés aux jeunes juifs du monde entier (identité juive) et aussi l’aide à l’Alya.
C’est dans cette importante palette de programmes que nous en avons sélectionné certains (trois en l’occurrence : village de jeunes, pothim Atid (tutorat éducatif) et aide à une retraite digne pour les personnes âgées les plus démunies ). Cela permet d’avoir une traçabilité maximale pour les dons, en fonction du souhait spécifique éventuel des donateurs.
H.K-L : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce village d’enfants ?
Richard Prasquier : Le village d’enfants est en Galilée ; il s’appelle Ramat Hadassa. Il doit y avoir 4 ou 5 villages de ce genre dans le pays...
Ces enfants ont de 12 à 17 ans : ils vont jusqu’au bac avec un taux de succès de 93% !!! Ils cumulent tellement de handicaps à leur arrivée que le système scolaire n’est pas capable de les prendre en charge : violence familiale, drogue, prostitution, you name it....Il y a un pourcentage notable d’Ethiopiens, mais il y a des enfants de toutes les origines.
H.K-L : Vous parliez d’identité juive...
Richard Prasquier : Natan Sharansky insiste beaucoup, depuis qu’il a pris la présidence de l’Agence Juive, sur l’importance de fournir aux jeunes des bases intellectuelles à leur identité juive, dans laquelle le lien avec Israë l joue un rôle aujourd’hui fondamental. Provenant d’un homme qui a vécu une dizaine d’années dans des conditions d’emprisonnement particulièrement sévères, justement parce qu’il avait eu l’audace en URSS de revendiquer son identité juive, la démarche a évidemment un poids particulier....
H.K-L : Quels sont les moyens que vous utilisez pour la collecte de fonds nécessaires ?
Richard Prasquier : Les moyens sont ceux dont nous avons pu disposer : une campagne expliquant ce qu’est le Keren Hayessod, utilisant les envois postaux, les radios (sauf malheureusement RCJ), les journaux, les communiqués, les interventions, et, bien entendu, les rencontres individuelles ou en groupe. Nous nous sommes abstenus de campagnes de mailing diffus. Notre site Internet va peu à peu prendre de la densité. L’année 2014 sera scandée par des événements de campagne habituels, et parmi eux un diner d’ouverture de notre organisation ce qui n’a pas encore été fait. Elle sera également une année d’explications, car nous devons continuellement expliquer. Mais j’espère que ce sera aussi une année d’apaisement. Au premier trimestre 2014 aura lieu une élection capitale au FSJU. J’en profite pour dire et redire, notamment aux professionnels de cette organisation dont beaucoup me connaissent que je n’ai pas l’habitude de brà »ler ce que j’ai toujours soutenu et que je continue et continuerai de soutenir, à savoir un FSJU dynamique au service de la communauté juive de France.
H.K-L : Quelles ont été les difficultés pour mettre en oeuvre les projets sur place ?
Richard Prasquier : Le choix des programmes sur place a été fait à l’occasion d’un voyage d’information. Il n’a pas posé de problème particulier, puisque ces programmes sont déjà mis en place et ont largement subi l’épreuve du feu. En France, parmi d’autres difficultés , nous étions confrontés à l’ignorance assez générale du nom « Keren Hayessod  », du fait que celui-ci est resté comme partenaire masqué, donc ignoré, pendant 45 ans environ de fonctionnement sous le sigle commun AUJF. Désormais, le nom du Keren Hayessod est connu et je ne doute pas que ses réalisations le seront peu à peu également.
H.K-L : Vous vous rendez souvent en mission en Israë l. Avec une intervention marquante au Mémorial pour le Cardinal Lustiger, vous venez d’être l’invité d’honneur du Bac Blanc Bleu..
Richard Prasquier : J’ai évidemment de nombreux liens avec Israë l où se trouvent une de mes filles et trois de mes petits fils, sans parler du reste de la famille, des amis et des contacts et connaissances établis depuis si longtemps. Pour l’inauguration du Mémorial Lustiger, elle aurait dà » avoir lieu pendant que j’étais encore président du CRIF, mais nous n’avions pas prévu la démission du Pape ! Le concile auquel participait Mgr Vingt Trois, nous a conduits à retarder le voyage. Cette inauguration, le 23 octobre, fut un moment magique, mais, inutile de le dire, sans lien avec le KH.
En revanche mon intervention dans le Palais des Congrès de Jérusalem, à l’issue du séjour d’étude en Israë l des élèves de classes terminale de 25 écoles juives (Bac Bleu Blanc), est totalement dans notre périmètre. Comme le programme Massa et quelques autres programmes spécifiquement destinés aux jeunes, il s’ancre dans le désir de l’Agence juive de mieux faire connaître les réalisations israéliennes et les perspectives dans ce pays, pour aider au choix de vie que ces jeunes auront à faire dans les années cruciales qui sont devant eux. Cette rencontre avec eux fut pour moi un moment fort, émouvant, inoubliable.
H.K-L : En septembre dernier vous disiez : "le CRIF a été à l’épicentre d’une vague de mieux en mieux organisée de haine focalisée contre Israë l. Non, le CRIF n’a pas été une ambassade d’Israë l bis, mais il a acté le fait peu discutable que la détestation d’Israë l (qui ne se résume pas uniquement à l’antisionisme : « Moi, qui ai toujours soutenu l’existence d’un Etat d’Israë l, comment puis-je soutenir un Etat qui…. etc, etc….  ») est aujourd’hui le vecteur essentiel de la haine contre les Juifs dans notre pays".
Que dire de la situation aujourd’hui, quelles sont vos craintes, vos raisons d’espérer ?
Richard Prasquier : Je ne vais pas épiloguer sur le rôle du Crif, car ce n’est pas dans mes attributions actuelles. Israë l est un pays fort qui a su effacer jusqu’à maintenant les défis militaires posés par les armées conventionnelles de ses voisins. J’en suis heureux. Mais il n’a pas encore surmonté le défi d’un terrorisme toujours exalté par ceux qui refusent son existence, même quand ils feignent de l’accepter du bout des lèvres et celui d’un Iran nucléaire et possible parrain d’un futur terrorisme nucléaire par organisations interposées. Cette perspective devrait effrayer beaucoup de ceux qui pensent aujourd’hui que l’important est de grappiller quelques parts de marché chez un nouveau partenaire commercial.
C’est un honneur pour les Juifs, minuscule minorité, que d’être critiqués et même attaqués, sous prétexte qu’ils soutiennent « trop  » l’Etat d’Israë l. C’est un indice du triste état de la réflexion morale et politique dans le monde occidental, que cette focalisation anti-israélienne grotesque au regard des drames sur notre planète. Une prise de conscience aura lieu, il faut espérer que ce ne sera pas à la suite d’une catastrophe majeure. En attendant, en aidant Israë l, nous nous aidons nous-mêmes. C’est là le sens de mon engagement permanent.