Depuis le tournant historique dans la relation israélo-palestinienne accompli le 13 septembre 1993 à la faveur des accords d’Oslo, le processus de paix traverse, indéniablement, l’une de ses phases les plus stériles. L’immobilisme et l’enlisement perdurent et frappent ainsi du sceau de l’incertitude la laborieuse gestation de paix, surgie dans la fulgurance d’une poignée de main entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat.
Certes le passage de l’ancien ordre, l’implacable négation mutuelle quasi-centenaire entre les Israéliens et les Palestiniens, à la reconnaissance mutuelle acquise depuis Oslo, ne peut se faire sans les désordres, souvent très violents, inhérents à ce type de passage.
Cela dit, on ne peut se saisir à l’infini de cette douloureuse mutation pour justifier les tragiques dérives, imputables aux uns et aux autres, qui parasitent le processus de paix. L’effet de nuisance sur Israë l que génèrent ces temps de ruptures s’accumule sur la scène internationale. Au sein des opinions publiques l’on oscille de l’incompréhension, à la condamnation arbitraire puis à la déligitimation.
Le rapport Goldstone, issu du jugement expéditif de son auteur et de sa douteuse commission, constitue l’un de ces abîmes d’hostilité ravageuse de l’image d’Israë l, en dépit de la récente contrition écrite de ce juge remis de son inqualifiable incurie.
L’une des conséquences les plus dramatiques de ce marquage d’Israë l à l’encre de l’iniquité, c’est la tendance à lui renier, notamment au sein des jeunes générations européennes, son aspiration durable à la paix. Ainsi, le dernier discours de Netanyahou devant le congrès américain, s’il suscite l’adhésion spontanée de son auditoire, n’a guère d’impact réel sur la majorité des opinions publiques européennes.
Or même Netanyahou, considéré comme particulièrement rétif en matière de paix par celles-ci, aura adhéré à la logique de coexistence avec un Etat palestinien et au principe des "douloureuses concessions territoriales" qui en découlent. Ce faisant, il ne dément pas la vocation de paix qui anime, à des degrés d’intensité divers, tous les premiers ministres israéliens qui se sont succédé depuis David Ben Gurion, le fondateur de l’État.
Lorsque l’Å“uvre de paix trouve les visionnaires aptes à se hisser à la hauteur de l’enjeu, du côté arabe et israélien, elle s’accomplit nécessairement. Ainsi en fut-il entre l’Égypte et Israë l, entre deux hommes d’Etat de haut vol, Anouar El Sadate et Menahem Begin.
Menahem Begin, chef de file historique de la droite israélienne, d’abord perçu comme un irrémédiable va-t-en guerre, est celui qui, contre toute attente, instaure la paix inaugurale d’Israë l avec le plus puissant et le plus acharné de ses ennemis, l’Égypte. Y passent une restitution territoriale totale du Sinaï et, en annexe, la reconnaissance des droits palestiniens – deux concessions majeures dont nul ne soupçonnait le chef du Likoud.
Dans sa mouvance, Rabin signe la paix avec la Jordanie et, surtout libère la société israélienne de sa colossale inhibition par rapport à l’OLP. Le général Rabin, vainqueur de la Guerre des Six Jours, réputé "briseur d’os" des palestiniens lors de leur première Intifada de la fin des années quatre-vingt, est celui-là même qui contractera la reconnaissance mutuelle avec Yasser Arafat, imprimant ainsi à l’histoire du Moyen-Orient une incroyable accélération.
La reconnaissance mutuelle, l’une des deux strates fondatrices des accords d’Oslo (la seconde étant la fin de la violence), Å“uvre en force motrice qui enracine le dialogue israélo-palestinien dans une région d’irréversibilité. Ainsi, quoi qu’il arrive, malgré les phases de rupture, Israéliens et Palestiniens demeurent toujours en orbite de dialogue, prêts à le renouer lorsque les difficultés conjoncturelles sont levées.
En Israë l, la reconnaissance mutuelle aura un impact profond, porteur d’une nouvelle vision des Palestiniens. Elle permet, pour ainsi dire, la levée d’un interdit, elle suscite le retour du “refoulé", l’émergence de la légitimité du peuple palestinien dans la conscience collective israélienne.
Au sein des classes socio-politiques israéliennes, la reconnaissance mutuelle transcendera les clivages idéologiques entre gauche et droite. Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou, d’abord réfractaires aux accords d’Oslo puis rattrapés par la reconnaissance mutuelle, en savent quelque chose. Ariel Sharon ira jusqu’à concéder Gaza, dans le démantèlement généralisé de ses implantations et installations militaires, ainsi que le rapatriement des Israéliens qui y résidaient.
Seule ombre à la démarche tout aussi stupéfiante qu’inattendue de Sharon : la mise en Å“uvre d’une politique unilatérale en contradiction flagrante avec l’esprit d’Oslo et son corollaire, c’est-à -dire le dialogue garant d’une approche bilatérale et vitale au processus.
L’errance unilatérale se pose désormais en facteur à haut risque pour la gestation de paix israélo-palestinienne. L’autorité palestinienne semble vouloir la cultiver en vue de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre. Associée au Hamas, organisation terroriste qui oppose une fin de non recevoir à l’existence d’Israë l, et en tant que telle rouage parasite du processus, l’Autorité Palestinienne vise la reconnaissance par l’Assemblée générale d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. Elle pourrait obtenir, haut la main, une telle résolution dont l’effet sera essentiellement déclaratif et symbolique. Le veto américain prévu au Conseil de sécurité l’empêchera de transformer son essai, retentissant, en une adhésion plénière comme Etat membre de l’ONU.
Au sein de l’Union européenne d’aucuns seraient tentés d’appuyer la dérive palestinienne unilatérale. La France n’en fait pas un secret. Si elle devait aller jusqu’au bout, la France se mettrait alors en porte-à -faux avec sa propre politique et ce, à un double niveau.
D’abord, au niveau de sa philosophie politique durable stipulant le dialogue direct entre Israë l et l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) dès la première heure. Ensuite, comme membre permanent du Conseil de sécurité et à ce titre garant du respect et de la mise en Å“uvre de la résolution 242 – ossature incontournable de la paix israélo-arabe – laquelle stipule une solution négociée, donc bilatérale par essence, du conflit israélo-arabe.
L’heure, grave et chargée de menaces, impose la reprise impérative du dialogue. A cet égard, l’initiative récente de la France mérite tout le soutien des Etats-Unis et l’approbation d’Israë l. Ainsi aura-t-on quelque chance d’ajouter la paix à la paix.