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La faiblesse du monde arabe
Par George Friedman de Stratfor | Adaptation française de Sentinelle 5770 ©
Article mis en ligne le 16 juin 2010

Les évènements de la semaine dernière au large des côtes d’Israë l continuent de résonner. Les relations turco-israéliennes ne sont pas totalement effondrées mais elles sont àleur plus bas niveau depuis la fondation d’Israë l. Des tensions entre les USA et Israë l ont surgi, et l’hostilité européenne àl’égard d’Israë l continue de s’intensifier. Formulée différemment, la question est de savoir si et comment cela sera exploité au-delàde la sphère de l’opinion publique.

La menace la plus significative pour Israë l sera bien entendu militaire. La critique internationale n’est pas sans signification, mais les nations ne changent pas d’orientation en l’absence de menaces directes sur leurs intérêts. Des puissances en dehors de la région n’exerceront certainement pas une action militaire contre Israë l, et même des sanctions économiques ou politiques significatives sont peu probables. Excepté le désir de puissances extérieures de limiter leur implication, cela s’enracine dans le fait que des actes significatifs ne sont pas plus probables àl’intérieur de la région elle-même.

Les premières générations d’Israéliens ont vécu sous la menace d’une défaite militaire conventionnelle de la part de pays voisins. Les générations plus jeunes ont encore été confrontées àdes menaces, mais pas celle-ci. Israë l opère dans un contexte stratégique avantageux sauf dans le domaine de l’opinion publique et des relations diplomatiques et la question des armes nucléaires de l’Iran. Toutes ces questions sont significatives, mais aucune n’est une menace aussi immédiate que ne l’a été le spectre d’une défaite dans une guerre conventionnelle. Les ennemis régionaux d’Israë l sont si profondément divisés entre eux et ont des relations si divergentes avec Israë l qu’une coalition efficace contre Israë l n’existe pas – et a peu de chance de surgir dans un proche avenir.

Cela posé, la probabilité d’une modification effective, et non pas seulement rhétorique, du comportement des puissances extérieures de la région est faible. A tous les niveaux, les voisins arabes d’Israë l sont incapables de former même une coalition partielle contre Israë l. Israë l n’est pas obligé de calibrer ses actions en gardant un Å“il sur les conséquences régionales, expliquant la volonté d’Israë l d’accepter une large condamnation internationale.

Divisions palestiniennes

Pour commencer àcomprendre la profondeur de la division entre Arabes, songez simplement àla division entre les Palestiniens eux-mêmes. Ils sont actuellement divisés entre deux factions très différentes et hostiles. D’un côté, le Fatah, qui domine sur la Rive Occidentale. De l’autre le Hamas, qui domine dans la bande de Gaza. Au-delàde la division géographique des territoires palestiniens - qui conduit les Palestiniens àse comporter presque comme s’ils appartenaient àdeux pays séparés et hostiles – les deux groupes ont des idéologies profondément différentes.

Le Fatah est né du mouvement laïque, socialiste, nationaliste arabe et militariste du président égyptien Gamal Abdel Nasser dans les années 1950. Créé dans les années 1960, le Fatah était étroitement aligné sur l’Union soviétique. C’était la faction dominante, bien que loin d’être la seule, de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). L’OLP était le groupe de couverture qui rassembla les éléments très fragmentés du mouvement palestinien. Yasser Arafat a longtemps dominé le Fatah ; sa mort a laissé le Fatah dépourvu de chef charismatique, doté d’une puissante bureaucratie mais dénué d’idéologie ou de stratégie cohérentes.
Le Hamas a surgi du mouvement islamiste. Il avait par des motivations religieuses très étrangères et hostiles au Fatah. Pour le Hamas, la libération de la Palestine n’était pas seulement un impératif nationaliste, mais aussi un impératif religieux. Le Hamas était aussi hostile àla corruption financière qu’il observait dans l’apport d’Arafat au mouvement palestinien, qu’au laïcisme du Fatah.
Le Hamas et le Fatah jouent un jeu àsomme nulle. Etant donnés leur incapacité àformer une coalition et leur désir mutuel de voir l’autre échouer, la victoire de l’un est la défaite de l’autre. Cela signifie que quelles que soient les déclarations publiques faites par le Fatah, l’attention internationale actuelle sur Gaza et le Hamas affaiblit le Fatah. Et cela signifie qu’àun certain point, le Fatah essaiera de saper les gains politiques que la flottille a offerts au Hamas.

Les profondes divisions géographiques, idéologiques et historiques s’enflamment àl’occasion en violences. Leur mouvement a toujours été divisé, constituant sa plus grande faiblesse. Bien que des mouvements révolutionnaires soient souvent déchirés par le sectarisme, ces divisions sont si profondes que même sans manipulation israélienne, la menace que les Palestiniens posent aux Israéliens en est diminuée. S’ils manipulent, les Israéliens peuvent opposer le Fatah contre le Hamas.

Les Etats arabes et les Palestiniens

La division entre les Palestiniens est aussi reflétée dans les avis divergents parmi ceux qu’on appelait les Etats de la confrontation entourant Israë l – Egypte, Jordanie et Syrie.

L’Egypte, par exemple, est directement hostile au Hamas, mouvement religieux dans une mer d’Etats arabes essentiellement laïques. Les racines du Hamas se situent dans le plus grand mouvement islamiste d’Egypte, les Frères Musulmans, que l’Etat égyptien a considéré historiquement comme sa principale menace intérieure. Le régime du président égyptien Hosni Moubarak a pris position fermement contre les islamistes égyptiens et considère l’idéologie du Hamas comme une menace, alors qu’il pourrait se réensemencer en Egypte. Pour cela et d’autres raisons, l’Egypte a maintenu son propre blocus de Gaza. L’Egypte est beaucoup plus proche du Fatah, dont l’idéologie dérive du sécularisme égyptien, et pour cette raison, le Hamas se méfie beaucoup du Caire.

La Jordanie considère le Fatah avec une grande méfiance. En 1970, le Fatah dirigé par Arafat essaya de fomenter une révolution contre la monarchie hachémite en Jordanie. Les massacres qui en résultèrent, appelés ‘Septembre Noir’, coà»tèrent la vie d’environ 10.000 Palestiniens. Le Fatah n’a jamais vraiment pardonné Septembre Noir àla Jordanie, et les Jordaniens n’ont jamais vraiment eu confiance dans le Fatah depuis. L’idée d’un Etat palestinien indépendant sur la Rive Occidentale perturbe le régime hachémite, alors qu la population de Jordanie est en majorité palestinienne. Dans le même temps, le Hamas avec son idéologie islamiste préoccupe la Jordanie, qui a eu ses propres problèmes avec les Frères Musulmans. Toute rhétorique mise àpart, les Jordaniens sont au mieux mal àl’aise avec les Palestiniens, et en dépit d’années d’hostilité israélo-palestinienne, la Jordanie (et l’Egypte) ont un traité de paix avec Israë l, qui se maintient.

La Syrie est beaucoup plus intéressée par le Liban que par les Palestiniens. Son co-parrainage (avec l’Iran) du Hezbollah a plus àvoir avec son désir de dominer le Liban que le Hezbollah comme force anti-israélienne. En fait, quand des combats éclatent entre le Hezbollah et Israë l, les Syriens deviennent nerveux et leurs tensions avec l’Iran croissent. Et bien sà»r, alors que le Hezbollah est anti-israélien, ce n’est pas un mouvement palestinien. C’est un mouvement shiite libanais. La majorité des Palestiniens sont sunnites, et alors qu’ils partagent un objectif commun – la destruction d’Israë l – il n’est pas certain que le Hezbollah voudrait le même type de régime en Palestine que le Hamas ou le Fatah. Aussi la Syrie joue au billard àtrois bandes avec un mouvement anti-israélien qui n’est pas palestinien, tout en maintenant des relations avec les deux factions du mouvement palestinien.

En dehors des pays de la confrontation, les Saoudiens et les autres régimes de la péninsule arabique se rappellent de la menace constituée par Nasser et l’OLP contre leurs régimes. Ils ne pardonnent pas facilement, et leur soutien au Fatah se produit en pleine conscience de l’influence potentiellement déstabilisatrice des Palestiniens. Et alors que les Iraniens adoreraient avoir de l’influence sur les Palestiniens, Téhéran est àplus de 1.600 km de distance. Parfois les armes iraniennes parviennent aux Palestiniens. Mais le Fatah ne fait pas confiance aux Iraniens, et le Hamas, bien que mouvement religieux, est sunnite alors que l’Iran est shiite. Le Hamas et les Iraniens peuvent bien coopérer sur certaines questions tactiques, mais ils ne partagent pas la même vision.

La main libre d’Israë l àcourt terme et son défi àlong terme.

Dans cet environnement, il est extrêmement difficile de traduire l’hostilité àl’égard des stratégies politiques israéliennes en Europe et dans d’autres régions en leviers significatifs contre Israë l. Dans ces circonstances, les Israéliens considèrent les conséquences des actions qui suscitent l’hostilité envers Israë l de la part des Arabes et du reste du monde comme moins dangereuses que de perdre le contrôle sur Gaza. Plus Gaza devient indépendante, plus elle pose une menace àIsraë l. La répression de Gaza est beaucoup plus sà»re et c’est quelque chose qu’en définitive, le Fatah soutient. L’Egypte y participe, la Jordanie en est soulagée, et la Syrie y est finalement indifférente.
Les nations fondent leurs actions sur les risques et récompenses. La configuration des Palestiniens et des Arabes récompense l’assurance d’Israë l et apporte peu de récompense àla prudence. Les Israéliens ne voient pas l’hostilité mondiale envers Israë l se transformer en une menace significative parce que la réalité arabe l’élimine. Donc soulager la pression sur le Hamas n’a pas de sens pour les Israéliens. Il serait aussi plausible de s’aliéner le Fatah et l’Egypte que de satisfaire les Suédois, par exemple. Comme Israë l a moins d’intérêt pour les Suédois que pour l’Egypte et le Fatah, il agit ainsi.

Un seul point résume l’histoire d’Israë l et des militants anti-blocus de Gaza : pas un avion égyptien n’a menacé les bateaux de la Marine israélienne, ni aucun bateau de guerre syrien n’a approché le point d’interception. Les Israéliens pouvaient être certains d’une maîtrise totale de la mer et de l’air sans aucune mise en cause. Et cela souligne combien les pays arabes ne disposent pas d’une force militaire qui puisse concurrencer les Israéliens, ni la volonté ou un intérêt d’en acquérir. Làoù les forces égyptiennes et syriennes posaient une menace profonde aux forces israéliennes en 1973, aucune menace de ce type n’existe aujourd’hui. Israë l a la main totalement libre militairement dans la région ; il n’a pas àtenir compte d’un antagonisme militaire. La menace posée par l’intifada, les attentats suicide àla bombe, les roquettes du Liban et de Gaza, et les combattants du Hezbollah est réelle, mais elle ne menace pas la survie d’Israë l de la manière dont l’Egypte et la Syrie l’ont fait autrefois (et les Israéliens considèrent le blocus de Gaza comme réduisant vraiment la menace d’une intifada, d’islamikazes àla bombe et des roquettes). Les acteurs non étatiques manquent simplement de la puissance nécessaire pour parvenir àce seuil. Si nous cherchons les raisons derrière les actions d’Israë l, c’est ce fait militaire singulier qui explique la prise de décision israélienne.

Et alors que la rupture entre la Turquie et Israë l est réelle, la Turquie seule ne peut pas mettre une pression suffisante pour rejeter Israë l hors de la sphère de l’opinion publique et diplomatique du fait des divisions profondes de la région. La Turquie a l’option de réduire ou de mettre fin àsa coopération avec Israë l, mais elle ne dispose pas dans le monde arabe des alliés potentiels dont elle aurait besoin contre Israë l. Israë l se sent donc àl’abri de la réaction turque. Bien que sa relation avec la Turquie soit significative pour Israë l, elle n’est clairement pas assez significative pour qu’Israë l abandonne le blocus et accepte les risques de Gaza.

A présent, Israë l a la même vision de la part des USA. Alors que les Etats-Unis sont devenus essentiels àla sécurité d’Israë l après 1967, Israë l est beaucoup moins dépendant des USA aujourd’hui. La quantité d’aide que les Etats-Unis fournissent àIsraë l a diminué de façon significative àmesure que l’économie israélienne a augmenté. Sur le long terme, une rupture avec les USA serait significative, mais on note avec intérêt que sur le court terme, les Israéliens seraient en mesure de fonctionner très efficacement.
Israel fait face cependant àce problème stratégique : sur le court terme, il dispose d’une liberté d’action, mais ses actions pourraient changer le cadre stratégique dans lequel il opère sur le long terme. La menace la plus significative pour Israë l n’est pas l’opinion mondiale ; bien que non négligeable, l’opinion mondiale n’est pas décisive. La menace pour Israë l est que ses actions vont générer des forces dans le monde arabe qui en définitive modifieront l’équilibre du pouvoir. Les conséquences politico-militaires de l’opinion publique sont la question clé, et c’est dans ce contexte qu’Israë l doit évaluer sa rupture avec la Turquie.

Le changement le plus important pour Israë l ne serait pas l’unité entre les Palestiniens, mais un retour de la stratégie politique de l’Egypte vers la position qu’elle tenait avant Camp David. L’Egypte est le centre de gravité du monde arabe, le plus grand pays, et auparavant la force motrice derrière l’unité arabe. C’était la puissance qu’Israë l craignait par-dessus toutes les autres. Mais l’Egypte de Moubarak a fait évoluer sa position par rapport aux Palestiniens, et bien plus important, permis àla puissance militaire de l’Egypte de s’atrophier.

Si le successeur de Moubarak choisit de s’aligner avec ces forces et décide de reconstruire la capacité militaire de l’Egypte, alors Israë l serait confronté àune équation régionale très différente. Une Turquie hostile alignée avec l’Egypte pourrait accélérer le rétablissement militaire égyptien et créer une menace significative pour Israë l. Le parrainage turc de l’expansion militaire syrienne augmenterait encore plus la pression. Imaginez un monde dans lequel les Egyptiens, les Syriens et les Turcs forment une coalition qui ranime la menace arabe sur Israë l et les Etats-Unis revenant àleur position des années 1950 quand ils ne soutenaient pas matériellement Israë l, et il devient clair que le pouvoir émergent turc associé àune évolution politique du monde arabe représenterait un profond danger pour Israë l.

Làoù il n’y a pas d’équilibre de la puissance, la nation dominante peut agir librement. Le problème ici est qu’agir ainsi tend àobliger les voisins àessayer de créer un équilibre de puissance. L’Egypte et la Syrie n’étaient pas une menace négligeable pour Israë l dans le passé. Il est dans l’intérêt d’Israë l de les maintenir passifs. Les Israéliens ne peuvent pas négliger la menace que ses actions peuvent provoquer des processus politiques qui entraînent ces pays àrevenir àleur comportement antérieur. Ils se souviennent encore ce que leur a coà»té la sous-estimation de l’Egypte et de la Syrie en 1973. La rapidité de la renaissance des capacités militaires est remarquable : rappelez vous que l’armée égyptienne était brisée en 1967, mais en 1973, elle était en mesure de monter une offensive qui provoqua une grande frayeur àIsraë l.

Les Israéliens ont la main haute sur le court terme. Ce qu’ils doivent calculer est savoir s’ils conserveront cette main haute en poursuivant dans leur direction. La division dans le monde arabe, y compris parmi les Palestiniens, ne peut pas disparaître en une nuit, ni ne peut rapidement générer une menace militaire stratégique. Mais la configuration actuelle du monde arabe n’est pas fixée. Donc, désamorcer la crise actuelle semble être une nécessité stratégique de long terme pour Israë l.

Les actions d’Israë l ont provoqué des transformations de l’opinion publique régionale et mondiale. Les Israéliens font le calcul que ces actions ne génèreront pas une transformation àlong terme dans la posture stratégique du monde arabe. S’ils se trompent àce sujet, les actions récentes auront été une erreur stratégique significative. S’ils ont raison, alors cela n’est qu’un nouvel incident passager. En définitive, les divisions profondes du monde arabe protègent tout àla fois Israë l mais rendent des solutions diplomatiques presque impossibles – vous n’avez pas besoin de combattre des forces aussi divisées, mais il est très difficile de négocier de façon élargie avec un groupe qui manque de toute approche d’une voix unifiée.


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