Alain Finkielkraut, fils d’immigrés juifs polonais, est philosophe engagé contre les aspects délétères de la modernité et dans la défense d’Israë l et de la Mémoire. Lire (Stock) les récents et excellents "Qu’est-ce que la France ?" et "Un cÅ“ur intelligent". Il livre à nos lecteurs sa vision de l’identité française et du combat pour le livre qui est aussi le nôtre.
Assumer l’héritage
Être français, c’est pour moi, consentir à un héritage, celui d’une histoire. Voulons nous la reprendre à notre compte ou nous alléger de ce fardeau ? Malheureusement, la tendance est plutôt à la désaffiliation : l’identité française s’efface peu à peu au profit d’une société d’individus qui font leur marché. Ce n’est plus la Mémoire qui forme le monde, c’est la télé où les « people » résilient toute dette et parlent n’importe comment. Dans cette ère du village global, je ne suis pas sà »r que la civilisation française ait encore une place.
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Fier d’être inculte !
Badinter, parlant à la radio d’identité nationale, « communauté de culture/ de valeur/ de destin » a cité « À la recherche du temps perdu » & « la Princesse de Clèves ». Pensant qu’il n’y a qu’en France que la Nation considère la littérature comme expression de sa destinée, un auditeur appelle : « Je suis juif d’origine polonaise, je n’ai jamais lu Proust ni Mme de La Fayette et ma femme auvergnate non plus, mais nous n’en sommes pas moins français ! » . Cette affirmation m’a déprimé, car montrant une révolte du sentiment démocratique contre ce qu’il y a de plus beau dans l’identité nationale : notre culture.
« Fier d’être français ! » de Badinter versus « Fier d’être inculte ! » de l’auditeur...
Pourtant, les œuvres littéraires sont pour nous source d’inspiration et défi, exigeant de nous que nous soyions à la hauteur de leur intelligence et de leur langue. Mais voilà qui semble insulter le sentiment présent d’égalité ! Alors, on se défait d’une identité trop lourde à porter car elle nous oblige. Ce qui est aujourd’hui en question, c’est l’existence même de l’identité nationale et non son contenu : y a-t-il une place pour la reconnaissance de dette ou ne sommes-nous que des consommateurs et créanciers du monde ?
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Français aussi par les livres
Né de parents d’origine polonaise, naturalisé à 1 an, je n’ai jamais été que français mais il y a un moment où je me suis demandé ce que cela signifiait et les écrivains m’ont permis de répondre. La Fontaine, Verlaine, Aragon, Racine & Corneille, Montaigne, Pascal, Balzac, Stendhal, Flaubert ou Proust ont pour moi plus d’importance que Robespierre ou Napoléon.
Je suis reconnaissant de cette langue qui me donne accès à une littérature aussi variée et belle. Dans la mesure où elle nous éduque à la beauté en nous ouvrant les yeux sur la variété des paysages, la littérature nous aide à épargner le monde face à l’uniformisation.
Je constate que l’humanité, de plus en plus jeune, n’est pas assez vieille. La culture peut nous vieillir : plus nous lisons, plus nous sortons de notre temps. On parle sans cesse d’émancipation, alors émancipons-nous du présent !
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Avenir = Fidélité au passé
Les nouvelles technologies menaçant notre pays d’amnésie, la Mémoire devient un projet. Dans un pays qui accueille un nombre croissant d’étrangers, notre devoir est d’éviter le conflit et la France se doit alors de ne pas renoncer à elle-même. Notre civilisation peut s’affirmer face à ceux qui la contestent. Ce serait une entreprise vouée à l’échec que de vouloir intégrer dans cette France qui ne s’aime pas, des gens qui n’aiment pas la France.
La fidélité n’est pas que passéiste mais est aussi projet d’avenir : nous avons besoin d’un détour par le passé pour comprendre ce que nous sommes. Si nous voulons éviter que le monde ne s’enlaidisse, il faut que nous puissions transmettre le sens de la beauté.
Sans refuser les urgences du présent, comment une politique ’souci du monde’ pourrait-elle faire l’économie de la culture et s’affranchir du passé.