Quel est ce « monde arabe  » dont il est sans arrêt question dans les journaux, les radios et les télévisions, sans parler des livres qui traitent des révolutions arabes récentes ? En fait, tous les pays à dominante musulmane y passent y compris parfois, la Turquie et l’Iran !
Qu’il soit question
de la
Tunisie, du Maroc, de l’Algérie et de la Lybie, le qualificatif de pays
du
Maghreb, quelque fois prononcé ou écrit, fait suite à celui de pays
arabe ; quant à celui de pays d’Afrique du nord, il est quasiment
absent.
Tout se passe comme si ceux qui en parlent et qui écrivent ignoraient
l’histoire et l’identité des populations de ces pays. Ce qui est encore
plus
troublant, c’est que, souvent, même ceux qui ont cette connaissance
utilisent
le terme de pays arabe ou celui de monde arabe sans accorder
d’importance Ã
cette appellation. Le fait d’avoir une composante linguistique Ã
dominante
arabe semble entrainer inéluctablement une appartenance au monde arabe.
Le fait
d’avoir l’islam comme religion d’état renforce cette qualification.
Voulant en savoir
un peu plus
sur l’histoire du Maghreb et du Moyen Orient, je me suis penché sur
quelques
sources accessibles à tous et j’y ai trouvé tout autre
chose concernant
l’origine des populations qui y habitent.
Concernant le
Maghreb, il est
parfois question des minorités berbères cantonnées dans un espace
géographique
réduit (comme pour la Kabylie en Algérie) avec des estimations portant
sur
l’usage de la langue amazigh (berbère) allant de 20 à 30% selon les cas
(davantage au Maroc et moins en Tunisie. En fait, le critère de la
langue
devient celui de l’appartenance à un peuple, à une origine ethnique.
Pourtant
tous les ouvrages sérieux sur l’histoire du Maghreb (à commencer par
celui
d’Ibn Khaldoun) indiquent une origine
essentiellement
berbère avec des apports multiples en fonction des nombreuses invasions
qui se
sont succédées sur son territoire, dont celle des Arabes venus en petit
nombre
au VIIe siècle.
Selon
Wikipedia
par exemple, la Lybie tire son nom d’une tribu berbère nommée Libou et est
peuplée originellement de berbères : elle serait aujourd’hui
composée
principalement de Berbères, de Berbères arabisés (langue parlée sans
doute), de
Turcs et d’Arabes. Et pourtant qui parle de la Lybie comme d’un pays
berbère ou
tout simplement du Maghreb ?
Selon la même
source, la
population égyptienne serait composée à 4% d’Arabes et à 95% de
descendants de
Coptes ! Et pourtant, tout le monde parle de l’Egypte
comme étant le pays arabe le plus peuplé et le
plus important du monde arabe. Les
coptes deviennent les chrétiens d’Egypte
(un
présentateur de télévision française (c’est dans l’air 9/7/13)
assimilant
Coptes et Chrétiens, sans que personne autour d’une table composée de
spécialistes ne relève cette erreur), l’appartenance à une religion
devenant le
critère d’appartenance à une origine historique fondée sur le fait
d’avoir fait
partie d’un peuple ou d’une ethnie.
Quant à la Syrie,
autre pays
arabe s’il en est, elle aurait été peuplée à l’origine par les Amonites (leur langue Elba)
puis
occupée par le Cananéens, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens,
les
Assyriens, les Babyloniens, les Perses, les Grecs, les Arméniens, les
Romains,
les Nabatéens, les Byzantins, les Arabes et partiellement par les
Croisés, les
Turcs ottomans, les Français..
Pourquoi parler
encore d’un
pays arabe sinon parce que c’est la langue arabe, celle du Coran, qui
s’est
imposée et surtout a été imposée.
Cela au détriment des autres langues, comme avec le berbère en
Algérie,
où la reconnaissance de la langue Amazigh est très récente.
Ce n’est sans doute
pas une
raison généalogique qui ferait qu’est arabe celui qui situe ses
ancêtres dans
l’une des tribus d’Arabie (définition à l’époque médiévale, qui est
celle d’Ibn
Khaldoun). Dans ce cas, il est évident que
les Arabes
constitueraient une infime minorité dans la plupart des pays dits
arabes, Ã
partir d’un peuplement originel d’ethnies arabisées de l’Arabie de
souche
sémite.
Est-ce alors la
nationalité, selon un critère institutionnel formel comme celui
d’appartenir à la ligue arabe ? Dans ce cas, est arabe tout
citoyen
appartenant à un des 22 pays qui composent la ligue arabe. Il faudrait
alors se
pencher sur les conditions d’admission à cette ligue, dont l’un des
principaux
est sans doute que l’arabe constitue la langue nationale du pays
candidat.
Pourquoi alors ne
pas parler
de pays arabophones et de monde arabophone ou de pays de langue arabe
même si
d’autres langues minoritaires existent ? Un peu comme dans la
situation
des pays qui constituent la francophonie alors que le français, dans la
plupart
des cas, n’est pas langue nationale.
Mais la langue ne
semble pas
suffire car on observe que les utilisateurs du vocable « monde
arabe » ont du mal quand il s’agit de parler aussi de la Turquie
ou de
l’Iran. C’est là où le terme de musulman vient le plus souvent
s’ajouter Ã
l’appellation « monde arabe » : il est question alors de
monde
arabo-musulman. Et on a affaire alors à une entité qui devient plus
réelle car
elle repose sur la religion, l’islam, proclamée religion d’état, ce qui
permet
d’englober tous les pays où l’islam est religion d’état comme dans
certains
pays d’Afrique noire. Cette dimension religieuse, à l’heure où le
nationalisme
arabe semble avoir pratiquement disparu, est devenue la pierre
angulaire, le
ciment, la référence pour les mouvements et régimes qui aspirent Ã
imposer
l’islam dans tous les aspects de la vie en société en arrivant au
pouvoir.
Le nationalisme
arabe même
déclinant a toutefois son utilité dans la mesure où la défense des
arabes
palestiniens contre Israël sert à calmer les velléités d’insurrection
locale et
à mater les mouvements se réclamant d’une autre identité (comme en
Kabylie par
ex). Il est possible aussi que ce nationalisme arabe ait reposé, et
continue Ã
l’être dans une certaine mesure, sur la croyance (déni)
en une origine arabe mythique. Mais
cette croyance/déni semble
s’effacer de plus en plus au fur et à mesure que le
rejet du pouvoir en place
s’accompagne de celui de la religion instrumentalisée par le pouvoir
politique
(Algérie, Tunisie, Maroc, Egypte..)
Concernant
l’ampleur du
problème et les chances pour les peuples « dits arabes » de
retrouver
un jour leur identité, je ne peux m’empêcher de citer le grand écrivain
algérien Boualem Sansal*
qui déclare lors d’une conférence en Allemagne, en janvier 2012, Ã
l’occasion
du nouvel an berbère (yennayer 2962) sur
l’autonomie
de la Kabylie :
« C’est
symbolique, c’est quelque chose de très important. La Kabylie est le
cœur de
l’Algérie. Sans la Kabylie, l’Algérie n’existe pas et tout le Maghreb
aussi. Le
Maghreb reste encore à ce jour une sorte de colonie. Après avoir été colonisé pendant des siècles par les
Romains, les Byzantins, les Vandales, les Arabes, les Turcs, les
Espagnols, les
Français, aujourd’hui il est
colonisé par..et
c’est lÃ
tout le problème car on ne sait pas trop par qui. L’Algérie est
colonisée par
des Algériens qui se sont donné une identité qui n’est pas la leur.
Donc la
libération de l’Algérie aujourd’hui se heurte à une un équation
extraordinaire.
Ce qui est étrange,
c’est que ce monde dit « monde arabe » n’est pas aujourd’hui
colonisé
par des individus, mais par un mythe. C’est qu’il n’existe pas de
peuple arabe.
Il existe un peuple marocain,
tunisien, algérien, irakien, libanais, yéménite, etc. Les seuls Arabes
réels,
ce sont les habitants de l’Arabie. Et donc nous sommes gouvernés par un
mythe.
Et pourquoi avons nous donc accepté, pendant des siècles, d’être
gouvernés par
un mythe ? C’est à cause de la religion. C’est que l’islam est né
en
Arabie et, de là , il est parti se répandre dans le monde. Là où l’islam
est
arrivé à s’installer, eh bien, il a
aussi imposé l’identité arabe.
Maintenant, que ce
qu’on appelle le « monde arabe » est engagé dans une
révolution, il y
a un combat très curieux et très difficile à mener. Le premier combat est évidemment de chasser le dictateur,
ça c’est une chose évidente et je dirais relativement simple. Les
dictateurs,
comme je le disais dans mon discours, tombent comme des mouches. Le
deuxième
combat est beaucoup plus difficile. Il faut retrouver son identité. Et
ça,
c’est un combat très complexe qui va se heurter à une forteresse
extrêmement
puissante qui est la religion. C’est dire que ces peuples là ne
pourront
retrouver leur véritable identité que dans un cadre démocratique et
laïque.
Tant qu’ils seront sous l’emprise de la religion, ils continueront à se
penser
comme Arabes avant d’être eux-mêmes ,
Kabyles,
Touaregs, etc . »
________________________________________________________
*Boualem Sansal est l’auteur d’un magnifique essai, malheureusement jamais cité, sur l’histoire du Maghreb : « Petit éloge de la mémoire. Quatre mille et une année de nostalgie », Gallimard, 2007.