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"Les propos de Mgr Williamson sont abjects"
Interview du grand Rabbin , Gilles Bernheim - recueilli par par Stéphanie Le Bars - Le monde
Article mis en ligne le 31 janvier 2009

Le grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, devait être officiellement investi dans ses fonctions lors d’une cérémonie àla grande synagogue de la Victoire, dimanche 1er février. Placée sous la présidence du président du Consistoire central, Joë l Mergui, elle se déroulera en présence de nombreuse personnalités politiques, religieuses et intellectuelles. Agé de 56 ans, M. Bernheim a été élu en juin 2008, en remplacement du grand rabbin Joseph Sitruk. Il est également vice-président de l’Amitié judéo-chrétienne de France.

Comment réagissez-vous àl’annonce par le pape Benoît XVI de la levée de l’excommunication de quatre évêques intégristes, dont l’un, Mgr Williamson, a tenu des propos explicitement négationnistes ?

Cette annonce m’a fait très mal en tant que juif et en tant que militant du dialogue entre les religions. Nier la Shoah, c’est insulter la mémoire des six millions de juifs morts dans les camps. Les propos de Mgr Williamson sont abjects. En France et en Allemagne, ils sont punis par la loi. Une fois passé le choc, j’ai entendu les condamnations de mes amis chrétiens. Oui, " ces propos ne sont pas ceux d’un chrétien", comme l’a dit Mgr Barbarin, l’archevêque de Lyon.

Néanmoins, j’ai aujourd’hui plusieurs questions sans réponse. Comment le pape pouvait-il ignorer le négationnisme de Mgr Williamson ? Si la levée de l’excommunication est une invitation àla réconciliation, comment se réconcilier avec celui qui s’est exclu de la chrétienté par ses propos ? Comment dialoguer avec cet autre qui voit dans la négation de la Shoah une opinion personnelle ? Et que se passera-t-il si les quatre évêques qui ne sont plus excommuniés continuent de refuser Vatican II et Nostra Ætate (la déclaration adoptée en 1965 par le concile Vatican II affirmant le lien historique entre les judaïsme et le christianisme) ?

Ces questions m’inquiètent. Comme beaucoup de chrétiens et de juifs, j’attends des réponses claires.

Comment jugez vous la part prise par les institutions juives dans la gestion des tensions liées àl’offensive israélienne de ces dernières semaines dans la bande de Gaza ?

Avant de parler des institutions, je voudrais évoquer les Français juifs qui, dans leur immense majorité, ont marqué leur attachement indéfectible àIsraë l avec beaucoup de dignité face aux diverses formes de violences dont cet Etat est victime. Les institutions , Conseil représentatif des institutions juives de France, Consistoire central..., ont rappelé qu’il ne s’agissait pas d’un conflit contre un autre peuple ou une autre religion, mais d’un conflit entre Israë l et le Hamas, et qu’il ne fallait pas le transférer en France. J’ai dit ma compassion pour les victimes civiles israéliennes et celles, palestiniennes, prises en otage par le Hamas dans la bande de Gaza.

Un rabbin est d’abord une autorité religieuse et morale. Et mon souhait le plus cher est que se lèvent dans toute cette région du monde des artisans de paix et de justice. Que le nom de Dieu n’y soit plus invoqué pour la violence et que s’ouvrent des chemins de pardon et de réconciliation. Je veux témoigner ici de mon affection profonde pour les responsables musulmans qui affichent cette même volonté.

Avez-vous entendu les critiques sur une possible contradiction entre le "soutien indéfectible àIsraë l" et les appels às’abstenir de toute analyse sur le conflit pour ne pas l’importer en France ?

Il y a un fossé entre exprimer une opinion, sa solidarité ou sa compassion et importer un conflit, c’est-à-dire avoir un comportement violent. Quand on parle de soutien indéfectible, on ne peut oublier que la très grande majorité des Israéliens accepte l’idée qu’il puisse y avoir un Etat palestinien aux côtés d’Israë l. Le Hamas a, quant àlui, la volonté de faire disparaître Israë l de la carte. Dans l’absolu, comment réagir face àcelui qui veut vous anéantir ? De façon modérée ? C’est àcette question qu’il faut répondre.

Les Français juifs sont souvent interpellés sur la disproportion de la réaction d’Israë l. Les missiles du Hamas auraient pu tuer des centaines de personnes si Israë l n’avait pas tout fait pour protéger sa population civile. Parce que c’est un principe biblique que de privilégier la vie. Le Hamas, lui, se livre àl’exaltation du martyre et de la mort. Quand les guerriers du Hamas s’infiltrent dans les écoles, les mosquées ou les hôpitaux, ils savent qu’ils seront, par la suite, la cause de nombreuses victimes civiles.

Quels seront les effets de ce conflit sur les relations judéo-musulmanes en France ? L’Association judéo-musulmane (AJM), créée en 2004, n’y a pas survécu, et les responsables religieux ne sont pas parvenus àproduire un texte commun...

L’AJM est une association encore très jeune, peu préparée àsurmonter les difficultés posées par ce conflit. Quant au texte commun que les autorités religieuses françaises n’ont pas su produire, il aurait dà» marquer une volonté sans faille de condamner les actes racistes, antisémites et antimusulmans qui ont été commis dans notre pays. Et appeler les personnes qui se sentent solidaires des populations d’Israë l et de Palestine às’opposer ensemble au mépris, àla haine et àla violence. Mais le consensus ne s’est pas encore fait.

Dans quel état d’esprit se trouvent aujourd’hui les communautés juives ?

Face aux actes violents et antijuifs qui se multiplient et se banalisent, et qui portent atteinte aux valeurs essentielles de la République, la communauté juive reste calme et confiante dans les pouvoirs publics. Lors de la deuxième Intifada, au début des années 2000, elle avait éprouvé un sentiment prolongé d’insécurité. Je suis sà»r que tout est fait aujourd’hui pour empêcher que cela se reproduise.

Dans ce contexte, quels seront vos chantiers àla tête du grand rabbinat ?

Je constate une très grande attente des petites et moyennes communautés qui manquent d’enseignants et de rabbins. Joë l Mergui, le président du Consistoire central, et moi-même avons une conscience aiguë des efforts àeffectuer pour répondre àleurs problèmes. Ensemble, nous cherchons chaque jour des solutions. Et nous réussirons avec l’aide de nos rabbins, formés àl’école rabbinique de Paris, munis àla fois d’une profonde érudition dans la loi juive et du large savoir culturel qui est aujourd’hui indispensable en France pour rendre accessible àtous, croyants ou non, l’apport de notre sagesse.