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La bonne conscience est en marche : « circulez ! Y a rien àvoir ! »
Philippe Bensoussan et Jacques Tarnero, auteurs du film " Décryptages"
Article mis en ligne le 20 juin 2008
dernière modification le 21 juin 2008

Est-il possible, en France, en 2008 de commenter le conflit israélo arabe sans participer aux fureurs, aux insultes, aux délires qu’il suscite ? Est-il possible de mettre en cause des récits, des images, sans pour autant hurler àla conspiration, au complot d’où qu’il vienne ? Est-il possible d’admettre que l’on se serait trompé ?

De quelle autorité morale se prévalent celles et ceux qui accusent de « lynchage médiatique  » ceux qui veulent connaître la vérité d’une affaire dramatique, aux effets tous aussi dramatiques ? De quelle vertu autoproclamée se parent-ils pour prétendre àpriori avoir raison et détenir la vérité ? Ne se sont-ils jamais trompés ? N’ont-ils jamais eu des certitudes démenties plus tard par des réalités qu’on ne voulait pas voir ? N’y a-t-il pas eu pendant des années un interdit de penser « l’avenir radieux  » ou le « socialisme réel  » ? N’a-t-on jamais été aveugle sur les bavures des « justes causes  » ? La « cause palestinienne  » n’a-t-elle pas engendré des cécités qui loin de la servir, ont contribué àl’enfermer dans une fiction idéologiquement enchantée ?

Quelle est l’affaire ? La polémique Enderlin, Karsenty, Al Durrah.

Quels sont les faits ?

Ils sont simples. Le 30 septembre 2000 un commentaire de Charles Enderlin accompagnait les images de la mort d’un enfant palestinien àl’abri de son père sous le feu supposé de soldats israéliens. Images terribles, fascinantes, hypnotisantes car le spectateur sait que l’enfant va mourir. Images effrayantes de cet enfant hurlant de terreur, insupportables pour tous parents qui s’identifient àla scène, qui partagent la souffrance du père, sa terreur morale de sentir venir la pire des catastrophes. Images conduisant immédiatement àla détestation radicale des responsables de cette horreur. La mort avait pénétré chaque foyer-télé et avec elle le dégoà»t et la tristesse. C’est donc cela Israë l ? La pureté des armes ? Les valeureux soldats juifs ? Des assassins comme les autres. Toute cette mécanique psychique s’est immédiatement mise en place dans des millions de cerveaux-télé.

Les choses étaient clairement dites : cet enfant était la victime choisie des tirs israéliens.

Aujourd’hui rien n’est moins évident.

D’autres personnes, d’autres journalistes, tous aussi compétents et responsables que Charles Enderlin ont émis des doutes légitimes. Le visionnage d’autres images ont montré des mises en scène de combats fictifs où des enfants et des adultes palestiniens jouent les blessés et les morts. A-t-on jamais montré ces images àla télévision ? Non, jamais. Pourquoi ? Par ailleurs, rien ne permet de conclure àune origine israélienne des tirs. De nombreuses expertises arrivent àcette conclusion.

On pourrait cependant estimer que les images filmées par le cadreur de Charles Enderlin àNetzarim ne correspondaient pas àces mises en scènes et que la fusillade, bien réelle ce même jour, avait eu pour conséquence la mort de Mohamed Al Durah. Cependant d’autres rushs de la scène Al Durah restent troublants et posent des questions légitimes : on y voit l’enfant, supposé décédé, lever un coude et regarder la caméra. Un chiffon rouge y tient lieu de tache de sang. Le père de Mohamad, Jamal al Durah, présenté comme grièvement blessé ne laisse voir aucune tache de sang sur son vêtement. Pourquoi ? Deux jours plus tard cet homme est présenté àla presse. En guise de preuve, on fait voir ses blessures. Celles ci ne correspondent en rien àdes blessures causées par des impacts de balles reçues ce 30 septembre 2000. Les cicatrices ainsi exhibées correspondent àd’autres blessures, provoquées par des armes blanches et soignées en 1994 par un médecin israélien àqui le blessé Jamal al Durah avait été confié par un hôpital palestinien. Ce chirurgien militaire a opéré Mr Al Durah, lui a rendu l’usage de son bras estropié par des coups de haches reçus àGaza en 1994. Le dossier médical retrouvé atteste de ces faits. Enfin, Charles Enderlin prétend avoir coupé au montage les images de l’agonie de l’enfant, parce que jugées insoutenables. Ces images n’ont jamais été vues, jamais montrées au tribunal qui aurait été àmême d’en constater l’authenticité. Ces éléments amènent àpenser que ce qui a été donné àvoir au téléspectateur d’Antenne 2 ne correspondait pas àla réalité des faits.

Il n’est pas question de dire ici que Charles Enderlin était l’organisateur d’une quelconque mise en scène. A-t-il pris soin de vérifier l’authenticité de ce que son cadreur avait rapporté ? L’urgence du scoop n’a-t-elle pas pris le pas sur le souci de vérité ? Il n’est pas question de conspiration, sinon au bout du compte de l’enfermement vaniteux de celui qui ne veut pas reconnaître les incohérences et qui use de son statut comme argument d’autorité, comme preuve suffisante de sa vérité. S’il y a « complot  », c’est celui des complicités corporatistes. Celles qui couvrent et qui font silence sur les questions posées.

Sous d’autres latitudes une telle avalanche de questions aurait incité àmontrer au public ou au moins aux juges, tous les éléments prouvant la bonne foi afin de couper court àce qui est aujourd’hui présenté comme diffamatoire. Un journaliste, reconnu pour sa grande connaissance du sujet et du terrain, pour ses compétences professionnelles, est-il, pour autant et pour les raisons précédemment citées, àl’abri de toute erreur, de toute faute ? Est-il àl’abri de toute vanité qui lui ferait dénier toute erreur d’appréciation possible ?

Il y a sans doute, àParis, des lynchages médiatiques, mais il y a eu bien pire ailleurs. Deux soldats israéliens furent lynchés àmort àRamallah par une foule qui voulait se venger d’un crime dont ces soldats étaient solidairement responsables, celui de la mort d’un enfant palestinien le 30 septembre 2000 àGaza.

Le « circulez ! Y a rien àvoir  », qui condamne tout commentaire, toute critique, toute mise en cause du travail de Charles Enderlin àpropos d’une affaire précise, aux conséquences dramatiques, relève d’un interdit de comprendre, d’une insulte àl’intelligence de ceux qui prétendent vouloir réfléchir aux mécaniques qui construisent l’histoire. Ces images de la mort de l’enfant palestinien ont ajouté de la haine àla violence de la seconde intifada. Des centaines de personnes y ont perdu la vie. Nous ne sommes pas au sein d’un débat futile de la Rive Gauche ou de la susceptibilité narcissique d’un journaliste. Pour une affaire d’une telle gravité, l’argument qui consiste àprésenter la vérité des images montrées àla télévision comme « correspondant àla réalité de la situation non seulement àGaza mais aussi en Cisjordanie  » (Charles Enderlin. Le Figaro 27 janvier 2005) est irrecevable : ce n’est pas parce que les choses auraient pu être qu’elles ont été.

Le lendemain de la diffusion de ces images, àla radio, une journaliste avertie, estimait que ces images annulaient, effaçaient symboliquement celle de l’enfant juif en culotte courte, mis en joue par un SS dans le ghetto de Varsovie. Si Mohamad al Durah était devenu le nouvel enfant juif, qui était le nouveau SS ? La réponse fut apportée dans les mois qui suivirent, quand dans des manifestations le signe « Ã©gal  » fut mis entre la croix gammée et l’étoile juive.

Les pétitions qui dénoncent l’acharnement judiciaire sont le corollaire d’un acharnement àune dissimulation tout aussi acharnée. Qui des pétitionnaires a pris soin de regarder ces autres images ? Qui a considéré ces autres faits, ces autres arguments ? Ce sont des attitudes réflexes nourries d’àpriori, de déjàpensé, au nom de raisons diverses, d’intérêts supérieurs qui ont trop souvent privilégié les croyances idéologiques au détriment de la vérité des faits.

Nous reposons la question : a t on le droit de savoir ? A-t-on le droit de voir ce qui n’a pas été montré ? A-t-on le droit de contester la vérité supposée d’images montrées au vu d’autres images permettant de penser que ce qui a été donné àvoir était incomplet ? Est-il intellectuellement obscène de penser de poser ces questions ? A-t-on le droit de mettre en cause ce qui pouvait paraître àcertains comme allant de soi, évident, de toute vérité, quand on peut connaître d’autres faits, d’autres informations, d’autres images qui corrigent ces àpriori ? A-t-on le droit de demander des comptes ou bien au contraire il faut estimer que certaines personnes mises en cause seraient au dessus du droit commun ? Statut étonnant pour une entreprise relevant du sacro saint service public.

Les média ne sont pas des catégories morales et les journalistes ne sont pas des êtres de vertu structurellement habités par un souci constant de vérité, des personnes àpriori au dessus de tout soupçon. Faut-il rappeler les fausses images du faux massacre de Timissoara, une interview télévisée bidonnée de Fidel Castro ou un article rapportant de faux viols commis par les soldats israéliens ? Si parfois les erreurs sont reconnues, imputables àde providentielles « erreurs techniques  », la plus part du temps, la faute s’évanouit comme l’eau glisse sur les plumes du canard sorti de la mare.

Pour avoir osé analyser dans les années 2000, les raisons de la déferlante médiatique haineuse en France contre Israë l et réalisé le film, Décryptage, les auteurs de ces lignes se sont vus disqualifiés, insultés, traités de menteur, d’imposteurs, de fascistes, d’agents du « complot-sioniste-international  » . Nous pointions dans ce film les racines de ce mal français dont la relation tordue au « signe juif  » est le symptôme. Nous pensions, naïvement, aujourd’hui, que le temps avait fait son travail thérapeutique. Nous pensions que monde avait cessé de croire aux contes idéologiques. Nous pensions que les mythologies politiques étaient tombées avec le mur de Berlin.

Nous nous sommes trompés. L’addition des vanités et de la bienpensance produit les mêmes effets. Le politiquement correct veut que les images de victimes imaginaires ou réelles leur donnent toujours raison. Peu importe si ces victimes ont été poussées devant pour faire de belles images au JT de 20 heures. Peu importe si les morts du « massacre de Jenine  » remontaient seuls sur leur civière. En 1982 un journaliste avisé commentait ainsi le siège de Beyrouth par la soldatesque sanguinaire du monstre Sharon : « la solution finale de la question palestinienne est commencée par Israë l  ». Il ne fut pas sanctionné pour ce commentaire crapuleux mais pour s’être moqué de la princesse Grace de Monaco.

Certains, en France, ont pris connaissance, depuis peu, que la pensée du Président Mao n’avait jamais fait pousser le riz plus rapidement que la nature, la pensée d’Arafat non plus. Dans l’affaire présente, la « vérité du contexte  » invoquée en défense ne saurait se substituer àla vérité des faits mais nous le savons, en France on adore toujours se tromper avec Sartre plutôt qu’avoir raison avec Aron.